En quelques années, le cloud est devenu l’ossature invisible de la transformation numérique des entreprises européennes. Applications métiers, données critiques, intelligence artificielle, cybersécurité : tout repose désormais sur des infrastructures et des services majoritairement opérés par des acteurs globaux. Dans ce contexte, la notion de cloud souverain s’est imposée comme un mot-clé incontournable. Parfois brandi comme une garantie, parfois réduit à un simple argument marketing, le concept mérite pourtant d’être clarifié.
En 2026, où en est réellement l’Europe ? Dispose-t-elle de solutions crédibles ? Et surtout : quels compromis les entreprises doivent-elles accepter pour concilier innovation, performance et maîtrise des données ? Grégory Gruber, Deputy Director Solutions & Innovation chez Proximus NXT Luxembourg nous donnes quelques éléments de réponses.
Derrière le mot, une réalité plurielle
La souveraineté numérique ne se limite pas à l’emplacement d’un datacenter. Héberger ses données en Europe, ou même dans son propre pays, ne suffit plus. La souveraineté se joue sur toute la chaîne de valeur : infrastructures, logiciels, données, gouvernance et dépendances juridiques.
Trois dimensions structurantes se dégagent :
- La souveraineté des données : où sont-elles stockées ? Qui peut y accéder ? Sous quelle juridiction ? Avec quels mécanismes de chiffrement ?
- La souveraineté logicielle : qui détient les licences, les briques technologiques, les mises à jour ? Est-il possible de migrer ou d’adapter les outils sans dépendance excessive ?
- La souveraineté opérationnelle : l’entreprise peut-elle réellement piloter, auditer et gouverner ses environnements, ou reste-t-elle tributaire de son fournisseur ?
Cette lecture permet de dépasser une vision simpliste du cloud souverain comme « cloud local » et d’aborder le sujet de manière plus stratégique.
RGPD ≠ souveraineté
En Europe, le RGPD est souvent perçu comme un socle suffisant. Il constitue effectivement un cadre robuste de protection des données personnelles, mais il ne garantit pas, à lui seul, la souveraineté numérique.
Une entreprise peut être parfaitement conforme au RGPD tout en dépendant d’infrastructures ou d’éditeurs soumis à des législations extraterritoriales. La souveraineté implique un contrôle renforcé : gestion autonome des clés de chiffrement, isolation des environnements, maîtrise des flux, et réduction des dépendances critiques.
En 2026, la différence est mieux comprise par les organisations matures, mais la confusion persiste encore largement dans le discours public et commercial.
L’IA rebattant les cartes de la souveraineté
L’essor de l’intelligence artificielle générative a profondément élargi le périmètre du débat. La souveraineté ne concerne plus uniquement le stockage ou le calcul, mais l’ensemble de la chaîne algorithmique. Les modèles d’IA, souvent propriétaires et développés hors d’Europe, les datasets utilisés pour l’entraînement, et les frameworks et plateformes de développement dominés par quelques acteurs globaux.
Face à cela, des alternatives européennes émergent : modèles open ou semi-open, initiatives industrielles, partenariats public-privé. Des acteurs comme Mistral AI illustrent cette volonté de reprendre une part de contrôle. Mais ces choix impliquent des arbitrages : écosystèmes plus jeunes, et fonctionnalités parfois temporairement en retrait par rapport aux grands ‘frontier models’ en provenance des US, mais parfaitement intégrables dans l’environnement informatique d’une société, et ce de façon totalement souveraine.
La souveraineté appliquée à l’IA n’est donc pas un absolu, mais un équilibre à construire.
L’Europe en 2026 : entre ambitions et pragmatisme
Contrairement à certaines idées reçues, l’Europe ne part pas de zéro. En 2026, l’offre s’est structurée :
- des clouds européens ou « de confiance » se sont consolidés,
- des modèles hybrides et multicloud sont devenus la norme,
- des initiatives sectorielles (finance, défense, services publics) ont permis d’élever le niveau d’exigence.
Pour autant, aucun modèle unique ne s’impose. Les hyperscalers restent incontournables pour leur capacité d’innovation et leur échelle. Les solutions souveraines offrent, elles, un meilleur contrôle, mais parfois au prix de compromis sur la rapidité de déploiement ou l’accès à certains services avancés. Le choix n’est donc plus binaire, mais contextuel.
Un choix stratégique, pas seulement technique
La souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit. Elle dépend du niveau de maturité de l’organisation, de son secteur d’activité, de la criticité de ses données et de ses objectifs à long terme.
Pour certaines entreprises, accepter une forme de dépendance reste un choix assumé. Pour d’autres, notamment dans les secteurs sensibles, la maîtrise de la chaîne de valeur devient un levier stratégique au même titre que la cybersécurité ou la résilience.
En 2026, le vrai enjeu n’est plus de savoir s’il faut un cloud souverain, mais jusqu’où aller dans la souveraineté, et à quel coût.
Accélérer sans naïveté
Le cloud souverain européen n’est ni un mythe, ni une solution miracle. C’est un cadre de réflexion qui invite les entreprises à questionner leurs dépendances, à clarifier leurs priorités et à faire des choix éclairés.
Accélérer, oui. Mais sans se perdre. C’est dans cette tension entre innovation, performance et maîtrise que se joue aujourd’hui la souveraineté numérique européenne, loin des slogans, et au plus près des réalités opérationnelles.